Livres-extraits : « Miscellanées du voyage »

Dix expressions du voyage

1. Rouler sa bosse : mener une existence vagabonde et aventureuse. Expression du début du 19e siècle, issue de métaphores plus anciennes où le verbe « rouler » évoquait une démarche chaloupée. La « bosse » n’est peut-être pas celle du bossu, mais plutôt le « cordage utilisé pour saisir solidement un objet quelconque » et le gros nœud qu’on y fait à cette fin, symbole d’une existence où rien n’est stable, à bord comme dans la vie elle-même.

2. Prendre le large : s’enfuir. Expression d’origine maritime, milieu du 15e siècle. Le « large », c’est partout où l’on perd la côte de vue. Dans le même sens, on disait aussi bander ses voiles au 17e siècle, puis mettre les voiles au 20e siècle. Par contre, dans l’expression mettre les bouts (apparue en 1918), les « bouts » sont les jambes.

3. Prendre la poudre d’escampette : s’enfuir. Dès le 17e siècle, prendre l’escampe ou l’escampette (du même verbe italien scampare « s’enfuir » qui a donné « décamper ») est la même chose que prendre la fuite. C’est seulement au 19e siècle que, par analogie avec la poudre de Perlimpimpin, faux remède-miracle des charlatans, on imagine la poudre d’escampette, qui permet de disparaître comme par enchantement. (De la même époque date, plus mathématique, l’expression prendre la tangente.) Verlaine, fin connaisseur de toutes sortes de moyens d’évasion, est le premier à la placer dans un poème : « Voulant te fuir… J’ai pris, l’un de ces derniers jours, La poudre d’escampette. »

4. Se mettre au vert : aller se reposer à la campagne. L’expression se répand au 16e siècle, quand le mot « vert » commence à désigner la nature et la campagne dans le langage des citadins, voire une planque dans l’argot des truands. Mais le milieu équestre disait déjà mettre un cheval au vert, au pâturage plutôt qu’à l’écurie.

5. Prendre la clef des champs : s’enfuir, prendre sa liberté. Pas de sens caché à cette expression apparue au 14e siècle : la clef y est l’instrument qui permet de sortir, et les champs sont un espace ouvert, un lieu de liberté.

6. Battre l’estrade : courir les routes, errer pour découvrir le monde. D’après l’italien strada (latin via strata) « voie pavée, route ». Battre l’estrade, c’est marcher le long de la route, où qu’elle mène. Par confusion avec un autre mot estrade (« plancher surélevé », de l’espagnol estrado), l’expression s’emploie désormais plus souvent dans un tout autre sens : se démener sur la scène, faire du spectacle.

7. Faire la navette : aller et venir régulièrement d’un lieu à un autre. Expression née au 18e siècle en référence au mouvement alterné de la navette sur le métier à tisser – mais, « navette » étant à l’origine un diminutif de « nef » (ancien français nave,latin navis) à cause de sa forme effilée qui rappelle une coque de bateau, on peut dire aussi que l’expression, pareille justement à un navire qui rentre après une sortie en mer, est… revenue à son port d’attache.

8. Plier bagage : s’en aller, partir. Au 16e siècle, on disait d’abord « trousser bagage », au sens de décamper en hâte et sans bruit : le bagage d’alors se « troussait », se roulait en un paquet fixé derrière la selle du cheval. Puis se sont répandus les sacs et autres valises où l’on plie proprement ses affaires au moment du départ, et « plier » a remplacé « trousser ».

9. Filer à l’anglaise, c’est partir sans tambour ni trompette, sans demander son reste ni payer l’addition. Les aristocrates britanniques adeptes du grand tour étaient-ils donc de mauvais payeurs ? Les Italiens en seraient d’accord, qui disent eux aussi andarsene all’inglese – mais non les Anglais eux-mêmes, ni les Allemands, qui disent to take French leave ou sich auf französisch empfehlen : décamper… à la française !

10. Filer la comète : vagabonder, être sans logis. Selon un dictionnaire d’argot du milieu du 19e siècle, le terme « comète », sans aucun rapport avec l’idée de voyager à la belle étoile, est pris dans son sens technique de « ruban » en passementerie, d’où le sens dérivé de « route » : filer le ruban, c’est donc suivre la route. Mais la comète est aussi un astre à la trajectoire irrégulière, à l’inverse des planètes et des étoiles dites fixes, ajoutant à l’idée de mobilité ou de déplacement imprévisible.

Miscellanées du voyage, Editions Nevicata, Chantal Deltenre et Daniel De Bruycker

Contact : info@editionsnevicata.be

Sur la route, Chantal Deltenre

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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