Ensemble autour d’un prunus blanc

L’an dernier, la pandémie et la fermeture des parcs et jardins de la ville ont privé tous les habitants de la floraison du vénérable prunus blanc ou cerisier du Japon au Jardin des Plantes. Cette année, la pandémie est toujours là, mais les jardins sont ouverts et le beau soleil de ces derniers jours de mars promettaient une éclosion mémorable des doubles fleurs blanches au parfum délicat. En y allant un jour de semaine, j’espérais ne pas croiser une foule trop dense autour de cet événement assez médiatisé. Mais le prunus, star végétale, a ses admirateurs et ils étaient au rendez-vous.

Alors qu’en d’autres temps, ces fans empressés m’auraient un peu gâché le spectacle, j’étais au contraire heureuse de les retrouver. Il n’y avait parmi eux aucune personne de ma connaissance, mais que nous soyons tous rassemblés autour du prunus suffisait à me les rendre proches. Chacun.e à notre tour, nous tombions le masque pour quelques secondes, le temps de humer le parfum des fleurs, puis nous reprenions notre marche lente autour de l’arbre comme autour d’un totem – j’ai repéré des émerveillé.e.s qui en faisaient plus de dix fois le tour – ou bien nous cherchions une place minuscule où nous poser, sous l’arbre et dans le respect de l’espace interdit autour de ses basses branches.

Les appareils photographiques étaient omniprésents, en particulier pour les selfies, mais beaucoup de photographes se concentraient sur l’arbre, la capture de sa floraison éphémère. Cela aussi nous réunissait, et cet instant partagé me paraissait soudain aussi précieux, sinon plus que le spectacle offert par le prunus. Entre les prises de photographies, nos regards se croisaient, souriaient : nous étions ensemble.

Après avoir passé un long moment près de l’arbre, je me suis assise sur un banc à côté. Une femme était là, occupée à dessiner le prunus. Nous nous sommes regardées et à brûle-pourpoint, elle m’a dit : « J’ai pensé plusieurs fois quitter Paris ces derniers mois, mais l’air n’est nulle part plus léger qu’ici. Je vais donc rester. » Je lui ai répondu que moi-aussi j’hésitais, et que finalement j’avais décidé de rester.

Tandis qu’elle poursuivait son dessin, je lui ai demandé si je pouvais lui lire un poème. Elle a aussitôt accepté. J’ai déplié la feuille où j’avais retranscrit, avant de marcher jusqu’au Jardin des Plantes, le poème d’Henry Bauchau qui m’a fait connaître la floraison du prunus blanc qui incarnait à ses yeux Blanche Jouve, disparue depuis longtemps, sa psychanalyste.

Prunus blanc

Ce matin à la couleur

Du ciel soucieux de Paris

Une branche une senteur

Une admirable pâleur

Toute en neige d’Orient

Eclairait le soleil gris

Où se dessine une femme

Une reine en cheveux blancs

Qui vient avec ses compagnes

Ranimer le choeur épris

D’amour, le songe ébloui

De la rose du couchant

Henry Bauchau, Poésie complète, Actes Sud

Journal d’images, mars 2021, Chantal Deltenre

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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