Série En chemin (confiné) – Marcher les pages avec Xavier de Maistre

Mes enfants me disent : « Fais un peu d’exercice ! ». Oui, mais la gymnastique, ce n’est pas mon fort. Alors depuis le début du confinement, je lis en marchant. Ou je marche en lisant. Pas dans la rue bien sûr, même si elles sont vides de toute circulation. Non, chez moi. Je marche de long en large, un livre à la main. C’est un exercice physique minimal certes, mais appréciable quand on est forcé de passer le plus clair du temps immobile. Ces jours-ci, je fais les cent pas avec le dernier livre d’Edgar Morin, Les souvenirs viennent à ma rencontre. En lisant, je ne compte pas mes pas, mais les pages : aujourd’hui j’ai marché cinquante pages. L’expression « faire les cent pas » implique une attente. C’est attendre en marchant de long en large. Les moines disaient qu’ils faisaient les cent pas quand ils faisaient le tour des cloîtres. Qu’attendaient-ils ?  Peut-être que leurs prières soient exaucées. Moi, je n’attends qu’une chose :  15h pile, heure à laquelle j’ouvre la porte de mon appartement au bout du couloir pour ma promenade quotidienne. Cette porte devant laquelle je fais demi-tour toutes les dix ou quinze phrases.

J.16 Voyage autour de ma chambre

Dans « Voyage autour de ma chambre », Xavier de Maistre,  jeune officier, est mis aux arrêts en 1794, pendant quarante jours à la citadelle de Turin pour s’être battu en duel avec un officier piémontais. À peine enfermé, il décide d’entamer un voyage minuscule mais de longue durée… à travers sa cellule, qu’il transforme en terrain d’exploration et de méditation. « Lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m’y arrange tout de suite. » Un livre qui partage « le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre, à l’abri de la jalousie inquiète des hommes. » Au moment d’être remis en liberté, l’auteur est à la fois mécontent et ravi : il n’a pas eu le temps de terminer son exploration, mais il a joué un bon tour aux geôliers : « Ils m’ont défendu de parcourir une ville, mais ils m’ont laissé l’univers entier, l’immensité et l’éternité à mes ordres. »

J.17 Le lépreux de la Cité d’Aoste

Peurs démultipliées dans nos villes confinées. Peur de cette passante non masquée qui tousse et se mouche. Et si elle était contagieuse, touchée sans le savoir par la maladie ? Peur abjecte de vivre à côté de celles et ceux qui risquent leur vie à soigner les malades. Peur de nous approcher, de nous parler, de nous toucher. Dans le passage Rochebrune, une affiche dessinée, beau visage d’un jeune homme au regard apeuré qui lève son bras comme pour se protéger. Je repense au Lépreux de la Cité d’Aoste de Xavier de Maistre. Un militaire s’arrête devant la pauvre demeure d’un lépreux. Il lui parle et c’est déjà un don pour le lépreux mis au ban des hommes  :  « C’est une consolation pour moi de voir des hommes, d’entendre le son de la voix humaine, qui semble me fuir » dit-il. Et le militaire poursuit, propose de rendre visite à celui qui, depuis longtemps, ne reçoit plus personne : « Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de parcourir votre demeure. » Le lépreux l’accueille dans son lieu le plus précieux, son jardin :  » … Je cultive un petit jardin de fleurs qui pourront vous plaire ; vous en trouverez d’assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui croissent d’elles-mêmes sur les Alpes, et j’ai taché de les faire doubler et de les embellir par la culture… Remarquez ce petit buisson de roses… Si quelques unes vous paraissent belles, vous pouvez les prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur vous. Je les ai semées, j’ai le plaisir de les arroser et de les voir, mais je ne les touche jamais. » « Pourquoi donc ? » demande le militaire. « Je craindrais de les souiller, et n’oserais plus les offrir. »

Jours 15 à 21 – Cent pas en temps confiné dans le 11ème arrondissement de Paris Journal d’images 2020-  Chantal Deltenre

 

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :