Ce qui pousse à marcher – Les pages

Depuis le début du confinement, je lis en marchant. Ou je marche en lisant. Pas dans la rue bien sûr, même si elles sont vides de toute circulation. Non, chez moi. Je marche de long en large, un livre à la main. C’est un exercice physique minimal certes, mais appréciable quand on est forcé de passer le plus clair du temps immobile. Ces jours-ci, je fais les cent pas avec le dernier livre d’Edgar Morin, Les souvenirs viennent à ma rencontre. En lisant, je ne compte pas mes pas, mais les pages : aujourd’hui j’ai marché cinquante pages. L’expression « faire les cent pas » implique une attente. C’est attendre en marchant de long en large. Les moines disaient qu’ils faisaient les cent pas quand ils faisaient le tour des cloîtres. Qu’attendaient-ils ?  Peut-être que leurs prières soient exaucées. Moi, je n’attends qu’une chose :  15h pile, heure à laquelle j’ouvre la porte de mon appartement au bout du couloir pour ma promenade quotidienne. Cette porte devant laquelle je fais demi-tour toutes les dix ou quinze phrases.

« Voyage autour de ma chambre »

Dans « Voyage autour de ma chambre », Xavier de Maistre,  jeune officier, est mis aux arrêts en 1794, pendant quarante jours à la citadelle de Turin pour s’être battu en duel avec un officier piémontais. À peine enfermé, il décide d’entamer un voyage minuscule mais de longue durée… à travers sa cellule, qu’il transforme en terrain d’exploration et de méditation. « Lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m’y arrange tout de suite. » Un livre qui partage « le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre, à l’abri de la jalousie inquiète des hommes. » Au moment d’être remis en liberté, l’auteur est à la fois mécontent et ravi : il n’a pas eu le temps de terminer son exploration, mais il a joué un bon tour aux geôliers : « Ils m’ont défendu de parcourir une ville, mais ils m’ont laissé l’univers entier, l’immensité et l’éternité à mes ordres. »

 Journal d’images 2020-  Chantal Deltenre

 

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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