Ce qui fait rituel – Vie et mort à distance

Une cérémonie de funérailles était en cours ce matin dans la basilique Notre-Dame de Bon Secours, Boulevard de Ménilmontant. Quand j’ai voulu traverser l’édifice, comme je le fais souvent pour gagner directement le boulevard depuis ma rue, j’ai aperçu le prêtre portant un masque, un cercueil très simple et un homme, assis seul dans le vaste édifice, son masque autour du cou, tache blanche sur son habit noir.

J’ai refermé la porte et contourné la basilique pour ma promenade millimétrée le long du Père Lachaise. Nous voilà contraints à une vie et une mort à distance. Mais comment honorer nos morts  par écrans interposés ? C’est nous priver de ce qui fait notre humanité depuis la nuit des temps. Nos défunts partent sans que nous ayons pu les revoir, leur adresser un dernier signe, un dernier mot. La rumeur court que leurs dépouilles seraient virulentes. Les employés des pompes funèbres sont sur leurs gardes. Déjà les cercueils manquent, surtout les modèles simples et peu coûteux qui servent aux crémations ou aux inhumations.

Personne n’était préparé à tant de morts accumulées. Les cérémonies s’enchaînent, élémentaires et pressées. Où vont les morts ? Le cimetière du Père Lachaise est fermé depuis le début de la pandémie.

Nos sociétés ont appris à garder la mort à distance dans les hôpitaux, les maisons de retraite, parfois même des mouroirs. Nous manquons  d’espace et de  temps pour nous occuper des anciens. L’épidémie qui les fauche aujourd’hui nous met dans l’impossibilité  de renouer avec eux pour leurs derniers jours. Nous ne pouvons réparer la distance où nous les maintenions jusque là. Ils meurent seuls. Nous mourons seuls.

Que peuvent les écrans pour accompagner l’âme de celles et ceux qu’on aimait ? Quels nouveaux rituels inventer dans cette vie où la mort a toujours été l’occasion de se rassembler ?

Depuis plusieurs mois, la basilique est empaquetée dans de longues bandes de plastique transparent posées sur un échafaudage vertigineux : son toit, rempli d’amiante, est peu à peu déposé et remplacé. Il paraît qu’une nouvelle cloche tintera bientôt, d’ici un an si tout va bien, dans le clocher. Entretemps, la vie est entre parenthèses, la mort confisquée et la basilique confite dans son silence.

Journal d’images 2020- Chantal Deltenre

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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