Série Rituels (confinés) – Vie et mort à distance

Cet après-midi, pensant modifier l’itinéraire de ma promenade quotidienne, j’ai voulu traverser la basilique Notre-Dame de Bon Secours près de chez moi. Un escalier permet d’y accéder depuis ma rue et de là, il suffit de la traverser pour gagner le boulevard de Ménilmontant où je marche le long du Père-Lachaise. Poussant la porte latérale, j’ai aussitôt fait demi-tour : un enterrement était en cours. Il y avait le prêtre, un cercueil très simple et un homme, assis seul dans le vaste édifice, son masque formant à hauteur de son cou une tache blanche dans son habit noir. J’ai prudemment refermé la porte et j’ai repris mon itinéraire habituel qui contourne la basilique.

Nous voilà contraints à la vie à distance. Mais que faire de la mort qui en est l’étape finale ? Nous pouvons vivre par écrans interposés, mais comment honorer nos morts ? Nous voilà soudain privés de ce qui fait notre humanité depuis la nuit des temps. Nos défunts partent sans que nous ayons pu les revoir, leur adresser un dernier signe, un dernier mot. La rumeur court que leurs dépouilles seraient virulentes. Les employés des pompes funèbres sont sur leurs gardes. Déjà les cercueils manquent, surtout les modèles simples et peu coûteux qui servent aux crémations ou aux inhumations.  Personne n’était préparé à tant de morts accumulées. Les cérémonies s’enchaînent, élémentaires et pressées. Où vont les morts ? Le cimetière du Père Lachaise est fermé depuis le début de la pandémie.

Nos sociétés ont appris à garder la mort à distance dans les hôpitaux, les maisons de retraite, parfois même des mouroirs. Nous manquons  d’espace et de  temps pour nous occuper des anciens. L’épidémie qui les fauche aujourd’hui nous met dans l’impossibilité  de renouer avec eux pour leurs derniers jours. Nous ne pouvons réparer la distance où nous les maintenions jusque là. Ils meurent seuls. Nous mourons seuls.

Que peuvent les écrans pour accompagner l’âme de celles et ceux qu’on aimait ? Quels nouveaux rituels inventer dans cette vie où la mort a toujours été l’occasion de se rassembler ?

En longeant le cimetière du Père Lachaise, je revois sa profusion de sépultures et d’épitaphes, ses pierres fissurées et ses fleurs vivaces, les signes de rituels récents et les traces anciennes d’abandons. Même elles, par ces temps qui courent, seraient une consolation.

Photos : cimetière du Père Lachaise, 2019

Journal d’images 2020- Chantal Deltenre

Pour voir toute la série « Rituels », écrire ce mot dans l’outil de recherches du blog

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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