Ce qui pousse à marcher – MurMurs aux visages

En marchant dans les rues de Paris, je croise un visage sombre – androgyne, deux trous noirs à la place des yeux, une capuche sur la tête. Il est collé à l’emplacement d’une fenêtre murée, au premier étage d’un immeuble à l’entrée du Passage de la Folie-Régnault. Dessous, ces mots :   « Honorons les mortes, protégeons les vivantes ». Le visage sans regard est peut-être celui d’une femme victimes de violences conjugales que le confinement actuel enferme avec leurs bourreaux. Mais dans ces yeux absents, on lit aussi la détresse des milliers de personnes actuellement seules chez elles, face à d’autres bourreaux moins dangereux , mais tout aussi  insidieux : le vide, l’absence,  le temps qui ne passe plus. L’affiche se décolle lentement du béton qui mure la fenêtre.  Ce matin à la radio, une psychiatre disait le nombre croissant de personnes qui se défenestrent dans les grandes villes.

 

Blanc et noir, Yin et Yang, un regard très bleu, des pupilles en forme de  notes de musique, de fines lèvres rouges. La douceur de ce visage croisé près de la Gare de l’Est.

 

Le visage tranquille de Simone Veil sur une  boîte aux lettres Boulevard de Ménilmontant : le même jaune que celui de la poste, rehaussé par les cheveux violets soigneusement tirés.  Regard droit, sourire discret. Ces deux mots : « Merci Simone ». Je les murmure aussi en continuant de marcher. Hier, dans un autre quartier, le même visage a été recouvert de croix gammées. Signe qu’aucun combat n’est jamais gagné, si fortement incarné qu’il soit.

 

Des silhouettes découpées de femmes voilées en robe longue. Pas de visage et corps  absent. Femmes résumées à leur seul vêtement. L’une d’elles sur un mur de refend près de la gare de l’Est, prête à disparaître. En la photographiant, ces mots me viennent : Du vent dans les voiles !

 

La silhouette d’une petite fille, cheveux longs, bouclés et comme fleuris. Coquette dans sa robe claire, elle tient une fleur à la main. L’affiche blanche détourée de bleu est collée sur un mur nu surplombé de verdure, rue du Chemin Vert. Les yeux baissés, un petit air coquin dans l’attitude, elle jette le trouble à l’angle de la rue : Timide ou charmeuse ? Rien en commun avec la « Petite Fille aux allumettes » et encore moins avec le  « Petit Chaperon rouge ». Elle semble l’héroïne d’un conte tout aussi cruel, mais qui reste à inventer…

Et tant d’autres comme ce jeune homme qui lève le bras, semble craindre le regard des passants ou mon appareil photo. Croisé tout près de chez moi.

Journal d’images 2020, Ch. Deltenre

 

Journal d’images – Chantal Deltenre

 

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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