Série MurMurs – Visages

A force d’arpenter tous les jours le même périmètre depuis le début de la pandémie, certaines images m’apparaissent différemment. Ainsi l’affiche de ce visage sombre – androgyne, deux trous noirs à la place des yeux, une capuche sur la tête – collée à l’emplacement d’une fenêtre murée, au premier étage d’un immeuble à l’entrée du Passage de la Folie-Régnault.

Dessous, un collage de mots –   « Honorons les mortes, protégeons les vivantes »-  dit que ce personnage sans regard est une de ces nombreuses femmes victimes de violences conjugales que le confinement actuel enferme avec leurs bourreaux.

Mais dans les yeux absents de l’inconnue, je vois aujourd’hui la détresse des milliers de personnes actuellement seules chez elles, face à d’autres bourreaux moins dangereux sans doute, mais tout aussi  insidieux : le vide, l’absence,  le temps qui ne passe plus.

L’affiche se décolle lentement du béton qui mure la fenêtre. Dans quelques semaines, un mois peut-être, elle ne sera plus là. Oubliée, balayée par la pluie, le vent. Ce matin à la radio, une psychiatre disait le nombre croissant de personnes qui se défenestrent dans les grandes villes.

Le nom de ce passage, soudain, me frappe, et le mot « folie ». Puis je me souviens que c’est le nom d’un riche épicier du Moyen-Age qui s’appelait Régnault et possédait une jolie propriété à la campagne, une folie… Cette pensée me réconforte, allez savoir pourquoi.

En marchant vers la Gare de l’Est, je croise un visage qui était omniprésent sur les murs de Paris voici encore quelques mois et qui a presque disparu. Blanc et noir, Yin et Yang, un regard très bleu, des pupilles en forme de  notes de musique, de fines lèvres rouges. La douceur de ce visage et son regard prenant…

… L’affiche au visage de Simone Veil semblait  incrustée dans la boîte aux lettres Boulevard de Ménilmontant : le même jaune que celui de la poste, rehaussé par les cheveux violets soigneusement tirés.  Regard droit, sourire discret.

Ces deux mots : « Merci Simone ». Je photographe et poursuis mon chemin en la remerciant en pensée. Merci d’avoir sauvé des milliers de femmes des aiguilles à tricoter assassines. Merci d’avoir résisté à l’horreur de Birkenau.  Merci d’être là dans nos mémoires, si fortement présente.

L’image enregistrée dans la mémoire de mon appareil photo me rassure. Ici, elle est intacte. Hier, dans un autre quartier, elle a été recouverte de croix gammées. Signe qu’aucun combat n’est jamais gagné, si fortement incarné qu’il soit.

Silhouettes découpées de femmes voilées en robe longue. Pas de visage et corps  absent. Femmes résumées à leur seul vêtement. L’une d’elles sur un mur de refend près de la gare de l’Est, prête à disparaître. En la photographiant, ces mots me viennent : Du vent dans les voiles !

L’affiche blanche détourée de bleu était collée sur un mur nu surplombé de verdure, rue du Chemin Vert. La silhouette d’une petite fille, cheveux longs, bouclés et comme fleuris. Coquette dans sa robe claire, elle tenait une fleur à la main. Les yeux baissés, un petit air coquin dans l’attitude, elle jetait le trouble à l’angle de la rue : Timide ou charmeuse ? Rien en commun avec la « Petite Fille aux allumettes » et encore moins avec le  « Petit Chaperon rouge ». Elle semblait l’héroïne d’un conte tout aussi cruel, mais qui restait à inventer…

Pour voir toute série « Murmurs – Visages », écrire ce mot dans l’outil de recherches du blog

Journal d’images – Chantal Deltenre

 

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

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