L’île de l’Oubli

… Hier soir au Camp Est, un gardien a été séquestré, battu et laissé pour mort par trois détenus du quartier disciplinaire. Il ne doit sa vie qu’à l’alerte donnée par un collègue et à l’arrivée rapide des pompiers. J’ai appris la nouvelle aujourd’hui par le blog Calédosphère auquel je reste abonnée depuis mon retour de Nouméa.

J’ignore qui est la victime et qui sont ses assaillants, mais les visages de dizaines de détenus et surveillants que j’ai croisés dans cette prison tournent en boucle dans ma mémoire. Ainsi rien n’est réglé de la violence sourde dont j’ai été témoin là-bas où je me trouvais en juin de l’an dernier, à la demande des Services pénitentiaires d’Outre-Mer, pour mener une enquête ethnographique dans l’unique centre de détention de Nouvelle-Calédonie.

D’où vient cette violence ? Naît-elle de l’emprisonnement en soi, et dans le cas de ce centre de détention qui accueille pour l’essentiel de jeunes Kanaks, de l’enfermement dans l’histoire coloniale ? Les murs de la prison sont ceux d’un bagne construit par et pour les forçats français au 19ème siècle. Elle en porte encore le nom : le Camp Est. Au bord de l’Océan Pacifique, cet espace clos de quelques vingt hectares appartient toujours à l’Etat français et relève de sa tutelle. A l’intérieur, les héritiers lointains d’une histoire marquée par les spoliations, la création des réserves, l’interdiction de circuler…

L’île de Nou, c’est là que le bagne a été bâti dans les années 1870, à quelques encablures de Nouméa. Je me souviens de cette première question que m’a posée un officier de détention à mon arrivée, au début du mois de juin : «  Savez-vous ce que veut dire l’île de Nou ? – Oui, c’est l’île de l’Oubli. » Difficile d’imaginer un nom plus juste pour ces milliers de forçats qui arrivaient en Nouvelle-Calédonie, et étaient contraints d’y rester, même après leur peine.

L’île de Nou n’existe plus. Depuis les années 1970, un pont et un remblai la relient à capitale calédonienne. Elle est devenue presqu’île de Nouville. Cette « prison de la France », comme l’appellent les détenus, incarne une justice souvent perçue comme étrangère. Le transfert de compétences prévu par les accords de Nouméa en 1988 exclut quatre domaines, dont celui de la justice. Que voulait me dire cet officier, un des plus anciens de la détention ? J’ai pris sa question pour un test anodin de mes connaissances historiques. Avec le recul, c’était un constat des plus fatalistes. L’île de l’Oubli a peut-être été reliée à la capitale, mais la prison fait figure d’institution hors sol. Elle semble avoir été … oubliée là.

Depuis la nouvelle de ce matin, je rouvre la dizaine de carnets de notes de mon journal d’enquête, tenu pendant les trente jours du mois de juin 2016 où je me suis rendue chaque matin au Camp Est. Des passages entiers, surlignés en rouge et marqués de la lettre V, signalent les attitudes, paroles, incidents du quotidien qui m’ont frappée par leur violence.

C’est dans ce même journal que j’ai puisé les éléments de mon rapport pour l’administration pénitentiaire. Mais c’est dans sa continuité que ce témoignage brut exprime le mieux ce que j’ai observé et ressenti au fil de l’enquête, à la fois comme ethnologue et écrivain. En publiant ce journal, je ne veux ni juger ni accuser. Tel n’est pas mon rôle. Ce récit de trente jours au Camp Est sera une trace contre l’oubli.

Première page du manuscrit en cours.

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