Espaces et lieux

Le 26 décembre 2017, le blog Calédosphère annonçait qu’un surveillant du Camp Est, le centre de détention de Nouméa, avait été séquestré, battu et laissé pour mort par trois détenus du quartier disciplinaire. L’alerte vite donnée par sa collègue l’avait sauvé in extremis. Rien ne filtrait sur l’identité de la victime et encore moins sur celle de ses assaillants. Cette nouvelle raviva le souvenir de dizaines de visages, à la fois ceux des agents et des détenus, que j’avais croisés un an plus tôt lors d’une enquête ethnographique réalisée dans cette prison à la demande des Services pénitentiaires d’Outre-Mer. Le rapport que j’avais remis suite aux quatre semaines passées sur place, ne disait pas ce que j’y avais vraiment ressenti, ce qui m’avait questionnée, choquée, souvent même bouleversée.

Dans les jours qui suivirent, je relus mon journal d’enquête, à la fois les notes manuscrites prises au vol lorsque j’étais dans l’espace de détention et un journal que j’écrivais sur l’ordinateur en rentrant chez moi le soir, dans la chambre que j’occupais sur le site des Forces armées ; ou parfois même pendant la journée, dans le bureau que je partageais avec une des secrétaires du centre de détention.

Il y avait là beaucoup d’anecdotes, des extraits d’entretiens, des observations quotidiennes et des passages entiers surlignés en rouge et marqués de la lettre V. pour violences. Tout ce que j’avais repéré comme pensées, paroles ou attitudes violentes avec mon regard très peu averti sur le monde carcéral.

Parmi les toutes premières anecdotes,  cette question posée par un officier de détention peu après mon arrivée, un peu comme un test de connaissance générale : « Savez-vous ce que veut dire l’île de Nou ? » L’île de l’Oubli, c’est le nom de cette petite île au large de Nouméa où le bagne du Camp Est avait été construit à partir de 1870 par des condamnés aux travaux forcés, venus de métropole. L’île est devenue la presqu’île de Nouville, mais l’enceinte du bagne reste celle du centre de détention actuel. Le nom aussi lui est resté.

En relisant cette note, je me demandai si cet officier ne parlait pas du Camp Est aujourd’hui, de cet établissement placé sous tutelle de l’Etat français et que j’ai ressenti comme une institution hors sol, coupée du reste du territoire. Une île. Je commençai à retranscrire ce matériau brut de l’enquête, me disant que ce témoignage serait une trace … contre l’oubli.

13/ Série : espaces/lieux – Photo extérieure du Camp Est, Centre de détention de Nouméa, Nouvelle-Calédonie, juin 2016. Extrait du Journal d’une ethnographe au centre de détention de Nouméa, Nouvelle-Calédonie, inédit.

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivaine et ethnologue

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :