Aériennes

… Je fais défiler les photos. Elles se résument à des points lumineux, parfois des arcs de cercle, sur fond de ciel, voile noir tendu où la fusée Ariane dessine un seul trait lumineux qui se brise soudain en deux points, astres de plus en plus lointains. Une profonde mélancolie m’envahit à nouveau. Je vois dans cette série de photos une métaphore graphique de ce qu’aura été le lien entre Jacques C. et moi, aussi fulgurant que le tracé de la fusée Ariane. Nous resterons deux planètes éloignées, rien d’autre pour nous rassembler que le linceul du ciel.

J’éteins l’appareil, reprends le bras de Théo, bouillant de chaleur sous la chemise à manches longues.

« Tu as chaud !

– Je n’en peux plus … Vivement une bonne douche. Mais toi, comment fais-tu pour supporter cette chaleur. Tu viens du Nord pourtant …

– Je ne sais pas. Cette chaleur tropicale me convient, je me sens dans mon élément.

Il tapote amicalement mon bras nu et frais. Nous traversons la place des Palmistes où les lumières de la ville donnent aux palmiers une silhouette si élancée qu’ils ont l’air de toucher le ciel.

« On se retrouve demain vers midi, aux Affaires culturelles ? demande Théo

– Oui. Le matin, j’ai rendez-vous avec les enseignants du lycée de Cayenne où va se dérouler l’atelier. On se retrouve là-bas avec deux étudiants.

– Tu viens juste après ?

– Oui

– Tu es certaine que ça va ?

– Oui, pourquoi ?

– Il y a des moments, je te sens encore plus loin que le satellite d’Ariane. Quelque part dans la stratosphère, dit-il en souriant

– Ne t’inquiète pas, je suis bien là. Je reviens doucement…

– D’où ?

– De la stratosphère…

– Ah ! Tu m’expliqueras

– Cela n’a aucun intérêt, je t’assure » dis-je en l’embrassant.

 

Il rejoint sa voiture, je pousse discrètement le portail métallique du foyer et grimpe dans ma chambre. Aussitôt j’allume l’ordinateur, télécharge mes photos.

Série de clichés du lancer d’Ariane.

Ce soir, la fusée Ariane ressemblait à une étoile filante, bien décidée à remonter au ciel avant de se briser en deux parts distinctes, propulsées chacune de leur côté, deux astres aussi vite fusionnés qu’éteints.

Cayenne, Place des Amandiers, mardi 30 janvier 2018, vers 23 heures.

Je ne croyais pas honorer ma promesse d’envoyer chaque jour à Fanny le court récit illustré d’un moment de la journée. M’y tenir est devenu indispensable.

36/Lancer de la fusée Ariane depuis la base spatiale de Gourou en Guyane, la nuit/Extrait du roman « Où part l’amour… »/2019

 

 

 

z

 

À propos de Chantal Deltenre

écrivain et ethnographe

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